CHAPITRE IV

Ils sortirent du palais sans encombre. Evan élimina trois gardes en chemin, mais l'obstacle le plus difficile fut le mur d'enceinte.

Les portes étaient verrouillées et surveillées.

Ils durent se cacher dans les ombres et la végétation. Heureusement, il faisait nuit. Finn s'occupa de Lorn tandis qu'Evan guettait les gardes. Donal s'appuya contre un mur et se passa une main tremblante dans les cheveux. Six mois de captivité lui avaient ôté sa grâce et sa rapidité. Il essaya de reprendre son souffle. Les fers qui lui ceignaient les poignets se heurtaient quand il bougeait.

Dieux ! Est-ce ainsi que Karyon se sentait quand il portait les fers atviens ? Quelle humiliation !

— Donal ?

C'était Evan.

— Je vais bien, Evan. Occupe-toi de toi-même.

L'Ellasien rit de bon cœur.

— Sans moi, mon fier Mujhar, tu serais toujours prisonnier de Strahan. Ne vas-tu pas me montrer ta gratitude ?

Donal sourit.

— Un prince accepterait-il un paiement pour avoir sauvé un autre prince ?

— Le Mujhar ! corrigea Evan. ( Il sourit. ) Le salaire que je demande n'est pas très élevé : j'ai admiré une jeune femme à ton mariage. Si tu pouvais lui parler de moi en bien, ce serait une parfaite récompense.

— Laquelle ? dit Donal. Je ne me souviens pas de toutes !

— Tu as dit qu'elle s'appelait Meghan.

— Oh. Oublies-tu que je t'ai aussi dit qui était son père ? Essaie donc de lui expliquer que tu aimerais mieux connaître sa fille...

— Si tu lui parlais en bien de moi...

— Trop tard ! Je pense que mon su’fali t'a percé à jour !

Le ton plaisant ne cachait pas l'inquiétude de Donal. Il s'approcha de Lorn, que Finn tenait toujours dans ses bras.

Je ne suis pas encore mort, lir, dit Lorn.

Donal sourit. Puis il regarda Finn.

— Il a besoin d'être correctement soigné...

— Nous le ferons, mais pas ici.

— Je ne sais pas comment nous allons escalader ces murs avec un loup blessé, souffla Donal.

— Les escalader ? Pourquoi ne pas voler par-dessus ?

— Taj... n'est plus. Je ne peux pas recourir à la forme d'épervier.

— Crois-tu ? dit Finn. Ne peux-tu faire confiance à tes sens, Donal ? Comment crois-tu que nous t'aurions trouvé si Taj était mort ?

— Je... me suis dit que vous aviez appris que Strahan était là... d'une façon ou d'une autre. ( Donal se pencha en avant. ) Je l'ai vu tomber ! Strahan a invoqué un oiseau-démon, qui a tué Taj !

— Taj a été blessé, mais il a survécu. Regarde, dit Finn en lui montrant un oiseau dans le ciel, cela est-il le faucon de Strahan ? Ou n'est-ce pas plutôt un épervier ?

Donal regarda. Il aperçut une vague forme dans les ténèbres.

Taj ?

Je suis là, lir. Pourquoi tardes-tu ? Viens me répondre !

Leijhana tu’sai, murmura Donal en remerciement aux dieux.

Ce ne sera pas facile, lir, répondit-il. Cet emprisonnement a été éprouvant Je suis... fatigué. Combien y a-t-il de gardes, Taj ? Des Atviens, ou des Ihlinis ?

Six. Tous Atviens.

Si les gardes avaient été ihlinis, Donal n'aurait pas pu recourir à sa forme-lir. Et Taj aurait été incapable de l'aider à les attaquer.

— Six, répéta Donal.

— Contre un Cheysuli. Les chances sont égales, fit remarquer Finn.

Donal se tourna vers Evan.

— Quand je me transformerai, j'aimerais autant ne pas avoir à emporter les fers de Strahan. J'ai besoin que tu les tiennes, et que tu les enlèves de mes ailes quand j'aurai pris ma forme d'épervier.

Evan haussa les épaules.

— Ça n'a pas l'air trop difficile.

— Et si le changement se communiquait à toi ?

— Est-ce possible ? demanda Evan, un peu inquiet.

Donal sourit intérieurement.

— Nous verrons bien.

L'Ellasien n'hésita qu'un instant, puis il saisit les lourdes chaînes attachées aux poignets de Donal.

Donal ferma les yeux et se concentra. Après sa longue captivité, la métamorphose ne lui était pas aussi naturelle qu'elle aurait dû l'être. Mais il sentit la paix et le bien-être l'envahir. De cet océan de calme, il projeta son esprit pour puiser dans la terre le pouvoir de réaliser le changement.

A l'instant de l'accomplir, Donal se figea. Il pensa à la chose que son père avait été et n'osa pas affronter sa propre nature.

— Donal, fit la voix de Finn, anxieuse, prends une forme ou l’autre...

Comme il le craignait, il était donc à mi-chemin entre l'humain et l'animal.

Finn le voyait.

Taj ? appela-t-il.

Aie confiance en toi. En moi. Ce qu'a fait Strahan était de la magie ihlinie. Celle de la terre est saine, pure. Elle ne risque pas d'accomplir la même abomination.

Non.

Il laissa le pouvoir l'envahir et prit son vol, les chaînes retombant sur le sol.

Deux éperviers se ruèrent sur les hommes de garde, les frappant de leurs becs puissants et de leurs serres mortelles. Ils n'étaient pas très gros, mais aussi dangereux que des aigles, grâce à la soudaineté de leur attaque.

Trois des hommes gisaient sur le sol, ensanglantés, et trois autres sortirent leurs épées. Un des éperviers chercha refuge dans un arbre, l'autre se posa et se transforma en homme.

Donal profita de l'effet de surprise pour briser la nuque d'un des soldats et lui prendre son arme. Il l'enfonça dans la poitrine du premier soldat, mais l'épée resta coincée.

Le dernier homme se rua sur lui.

Lir, appela Donal.

Je viens, répondit Taj.

L'épervier détourna l'attention du soldat, qui parvint toutefois à sortir son poignard. Le Cheysuli prit aussitôt sa forme d'épervier et s'envola, pour redevenir humain à quelques pas de là.

L'Atvien essaya de se jeter sur lui, mais Donal saisit le bras armé du soldat et le brisa contre sa cuisse. Puis il prit le couteau de l'Atvien et le lui enfonça dans le cou.

Les trois soldats restants ne représentaient plus de danger. Ensanglantés, appelant leurs dieux à l'aide, ils restèrent là où ils étaient tombés.

Donal ouvrit les portes et siffla pour appeler Finn et Evan.

— Six ! dit Finn. Tu es bien un Cheysuli.

— Je n'en ai tué que trois, répliqua Donal.

Ils prirent la direction du quai.

— Quel bateau allons-nous prendre ? demanda Donal.

— Le plus proche ! lança Evan.

Ils partirent à la course.

Soudain, Sakti, le faucon pèlerin de Strahan, jaillit de l'ombre et atterrit sur le dos de Donal.

Des serres lui labourèrent I'échine ; le poids de l'oiseau démoniaque le jeta face contre terre.

— Su’fali ! cria Donal. Par les dieux, fais quelque chose ! Arrête cet oiseau-démon !

— Je n'ai pas mon arc ! ragea Finn.

— Fais quelque chose ! beugla Evan. Lodhi ! N'y a-t-il aucun moyen de neutraliser ce monstre ?

Finn posa Lorn sur le sable et ramassa des pierres, qu'il lança sur l'oiseau. Il visait bien, mais sa cible était rapide.

Donal se releva.

— Oiseau-démon... II... essaie de nous retarder... pour que Strahan... nous rattrape... Il faut... partir d'ici.

L'oiseau attaqua Evan, le précipitant sur le sol. Mais Finn était préparé. Il sortit son couteau et le lança sur l'agresseur alors qu'il remontait pour se préparer à une autre attaque en piqué.

La lame frappa le faucon pèlerin à la poitrine. Il poussa un long cri et tomba.

Donal hurla quand le monstre planta ses serres dans son cou, le renversant dans le même mouvement. Il essaya de se débarrasser de l'oiseau. En vain. Sakti frissonna une dernière fois et s'immobilisa, mais, même dans la mort, il ne lâcha pas sa proie.

Evan parvint à desserrer la prise mortelle, et il appuya une main sur la blessure de Donal.

— Par Lodhi ! Regarde comme il saigne !

— A mort, si nous n'arrêtons pas l'hémorragie...

Finn appuya la main d'Evan plus fort encore sur le cou de Donal.

— Il faut garder la blessure fermée. Ellasien, aide-le à se lever. Nous allons l'emmener dans la forêt. Je porterai Lorn.

Donal était à demi-évanoui. Il entendit Evan le presser de se relever, mais ses membres ne voulaient pas lui obéir. Il aurait été plus facile de rester couché sur le sable tiède...

— Lève-toi, Donal ! cria Evan. Par Lodhi, tu veux te vider de tout ton sang ?

La pression de la main d'Evan sur son cou était douloureuse. Donal essaya de repousser les doigts de l'Ellasien, qui parvint sans peine à l'en empêcher.

— Finn... Ne peux-tu utiliser ta magie pour l'obliger à nous suivre ? haleta l'Ellasien.

— Pas ici. Trop d'Ihlinis ! ( Sa voix se brisa. ) Pousse-le ! Porte-le, si nécessaire !

Donal tituba, manquant tomber de nouveau. Mais, soutenu par Evan, il avança. Son cou était en feu.

— Par les dieux... dit-il d'une voix rauque.

— Suis-moi ! cria Finn.

Portant Lorn, il s'enfonça dans la forêt.

Ils avancèrent péniblement. Donal faillit tomber plusieurs fois, mais Evan le soutint.

Donal marchait dans un brouillard de douleur. II sentait le sang couler de son épaule gauche, s'infiltrer dans sa manche et dégouliner le long de sa main, éclaboussant le sentier.

— Par ici ! cria Finn. Dépêche-toi, Ellasien.

Evan se hâta. Donal n'en avait plus la force. Mais ils arrivèrent dans une clairière où se dressait un bâtiment en ruine.

Finn passa la porte défoncée et aida Evan à conduire Donal à l'intérieur.

— C'est froid et humide, mais peut-être Strahan ignore-t-il que ce lieu existe. Cela nous protégera un temps...

— Quel est cet endroit ? demanda Evan.

Donal entrouvrit les yeux et découvrit un mur de pierres disjointes.

— C'était autrefois un lieu de culte pour les Premiers Nés. Il y en a plusieurs, dispersés dans Homana. Mais celui-ci est sans doute le plus ancien. Viens, installons-le ici, près de Lorn.

Donal gémit quand ils l'allongèrent sur le sol dur et froid.

— Prépare un feu ! lança Finn à Evan en sortant de l'amadou de sa bourse. Cette blessure doit être cautérisée.

— Ne peux-tu utiliser ton pouvoir de guérison ?

— Je suis seul. Je n'ai pas la puissance de refermer une plaie aussi profonde.

Une main appuyée sur la blessure, Finn regarda impatiemment Evan essayer d'allumer un feu.

Une étincelle naquit, puis se transforma en un petit feu de brindilles. Alors l'Ellasien ajouta du bois et posa le couteau dans la flamme.

— Patience, Donal, dit Finn. Shansu, shansu. Je ne laisserai pas le gamin l'emporter.

Le sang coulait toujours sous les doigts du métamorphe.

Donal sentit une léthargie mortelle s'emparer de lui.

— Donal ! l'exhorta Finn, ne t'endors pas ! Oublies-tu ton lir ? Quand ta blessure sera cautérisée, j'aurai besoin de toi pour le guérir.

Donal essaya d'appeler mentalement Lorn, mais sa douleur et la faiblesse du loup bloquaient leur lien. Il ne parvenait même pas à contacter Taj.

Quand la lame fut rouge, Finn fit signe à Evan.

— Je vais enlever ma main. Tu devras faire vite, car je ne pourrai peut-être pas le tenir longtemps.

Finn lâcha la blessure. Le sang jaillit de nouveau, coulant le long de la poitrine de Donal.

Finn l'attrapa aux épaules et le poussa contre le mur.

— Vas-y.

Le sang bouillonna quand la lame s'abattit. La chair se cautérisa. Donal fut pris de spasmes violents. Finn le soutint et l'encouragea, mais il n'entendit rien.

Il était en proie à une douleur inhumaine.

— Ça suffit ! lança enfin Finn. Donal, réveille-toi. Ton lir a besoin de toi.

La main de Donal se posa sur la blessure cautérisée, puis retomba, car ce mouvement intensifiait la douleur.

— Par les dieux ! M'as-tu assassiné ?

— Viens, ordonna Finn. Oublies-tu Lorn ?

Avec l'aide de son oncle, Donal se hissa sur les genoux. Il s'approcha de Lorn et posa ses mains sur sa fourrure sale.

— Aide-moi, su’fali. Je n'ai pas la force de le faire seul...

— Moi non plus, répondit Finn. Laisse-toi aller, Donal. Laisse-toi absorber par la terre et sens le pouvoir affluer en toi...

Donal permit à sa conscience de dériver dans la chaleur de la terre et chercha la présence de Finn dans les ténèbres. Il le trouva aussitôt. Ensemble, ils appelèrent la magie de guérison.

Une fontaine jaillit du sous-sol. Elle engloutit leurs esprits, les examina, identifia leur besoin et alla vers le loup, le baignant de sa force jusqu'à ce que les blessures soient guéries, et que l'étincelle de vie de son esprit renaisse, vigoureuse comme jamais.

Puis la fontaine repartit d'où elle était venue.

— C'est fait, murmura Donal. Regarde comme il dort paisiblement.

— Oui, dit Finn. A ton tour de te reposer. Shansu, Donal.

Donal essaya de répondre. Aucun son ne sortit de sa gorge. Il se sentit glisser de côté et voulut se retenir, sachant que le mouvement réveillerait ses blessures.

Il en fut incapable.

Finn le rattrapa et l’allongea. Alors Donal sombra dans le sommeil le plus profond qu'il eût jamais connu.